Méditation sur l'Épiphanie
Au terme du Jubilé, l’Épiphanie éclaire l’Église de la splendeur du Christ manifesté. Dans la visite des Mages, le Baptême au Jourdain et le signe de Cana se dévoile l’amour de l’Époux, qui vient offrir à tous la joie du salut.
Conformément à la tradition, l’Année sainte 2025, inaugurée la nuit de Noël 2024, sera clôturée le 6 janvier 2026 et, dans cette douzaine de jours supplémentaires qui la rallongent, nous pouvons voir encore un petit signe de la surabondance avec laquelle se donne la miséricorde divine.
Le Jubilé s’est donc achevé avec la grande solennité de l’Épiphanie, fête dont les accents poétiques, féeriques et exotiques ont profondément marqué les folklores européens.
D’origine orientale (probablement alexandrine), cette célébration est née comme une sorte de beau doublon de Noël : la tradition juive estimant que le Messie aurait vécu un nombre entier d’années — et donc que le jour de sa mort aurait coïncidé avec l’anniversaire de sa conception — et le calcul de la date exacte de la Passion du Christ oscillant entre le 25 mars et le 6 avril, assez rapidement deux dates (le 25 décembre et le 6 janvier) ont été retenues pour célébrer la Nativité du Seigneur.
Reçue dans l’Église latine dès le IVe siècle, l’Épiphanie, comme son nom l’indique, célèbre le mystère du « Christ, manifesté dans la chair, justifié dans l’Esprit, apparu aux anges, proclamé dans les nations, cru dans le monde » (1 Tm 3, 16) : l’Incarnation, la révélation aux Gentils représentés par les Mages, la permanence de la Sainte Famille en terre païenne lors de la fuite en Égypte, le jeune Jésus manifestant sa sagesse aux docteurs de la Loi dans le Temple, le Baptême du Christ dans les eaux du Jourdain, le signe des noces de Cana.
Si la tradition arménienne ne connaît qu’une seule célébration de Noël le 6 janvier, honorant l’ensemble des mystères de la Nativité au Baptême, et si, dans les autres liturgies orientales, l’attention de l’Épiphanie se concentre sur le Baptême du Seigneur, l’Église latine, quant à elle, donne à cette même fête un triple objet : « Nous célébrons trois mystères en ce jour : aujourd’hui l’étoile a conduit les Mages vers la crèche ; aujourd’hui l’eau fut changée en vin aux noces de Cana ; aujourd’hui le Christ a été baptisé par Jean dans le Jourdain pour nous sauver, alléluia. » (Antienne du Magnificat des secondes vêpres de l’Épiphanie)
Certes, c’est l’épisode des Mages (cf. Mt 2, 1-12), préfiguré par la vision d’Isaïe (cf. Is 60, 1-6), qui a le beau rôle dans la liturgie de la Parole de la messe de l’Épiphanie, mais les jours qui suivent mettent également à l’honneur le Baptême du Seigneur (dimanche après l’Épiphanie) et le signe des noces de Cana (IIe dimanche du temps ordinaire, année C).
« Le Verbe était la vraie Lumière, qui éclaire tout homme en venant dans le monde. […] Et le Verbe s’est fait chair, il a habité parmi nous, et nous avons vu sa gloire. » (Jn 1, 9.14a) En naissant, le Verbe fait chair s’est rendu visible à l’homme ; cet enfant, né pour nous, se manifeste à tous comme Seigneur et Sauveur. Plus particulièrement, il se manifeste comme l’Époux, qui aime sans réserve son Église.
Arrivés des extrémités de la terre, les Mages représentent toutes les nations, invitées, dans l’Église, à hériter de l’Alliance irrévocable conclue par Dieu avec Abraham et sa descendance. Âgé de trente ans, tel un pécheur anonyme en attente de conversion, Jésus se fait baptiser par Jean : il pousse ainsi son amour pour les hommes jusqu’à s’humilier sans mesure. En assistant aux noces de Cana, le Christ sanctifie le mariage, et promet de l’élever à la dignité de sacrement ; le vin exquis et miraculeux préfigure déjà le mystère de l’Eucharistie, dont l’Église se nourrit. « Aujourd’hui, l’Église est unie à son Époux : le Christ, au Jourdain, la purifie de ses fautes, les Mages apportent leurs présents aux noces royales, l’eau est changée en vin, pour la joie des convives, alléluia. » (Antienne du Benedictus des laudes de l’Épiphanie)
Et c’est justement en se manifestant comme l’Époux que Jésus annonce également le mystère de sa mort et de sa résurrection : ce n’est pas un hasard si, tous les ans, à la messe de l’Épiphanie, il convient d’annoncer, après la proclamation de l’Évangile, la date de Pâques (ainsi que des autres fêtes mobiles de l’année liturgique). En effet, la myrrhe offerte par les Mages évoque la destinée mortelle de cet enfant qui est pourtant Dieu et roi. En Jésus humilié par le rite pénitentiel de l’immersion baptismale, mais glorifié par le Père alors qu’il remonte des eaux, sont déjà préfigurés à la fois l’abaissement de la Croix et la gloire du Ressuscité ; par l’effusion de l’Esprit Saint et par la parole du Père, c’est toute la Trinité qui se manifeste, prémices d’une pleine révélation à la Pentecôte. Et l’eau et le vin nouveau de Cana évoquent déjà l’eau et le sang jaillis du côté du Crucifié — de celui qui a aimé l’Église son épouse jusqu’à donner sa vie pour elle sur la Croix, et qui sans cesse la nourrit de ses sacrements.
Devant notre Seigneur, qui se manifeste comme sauveur et époux aimant, comme Serviteur souffrant et glorifié, il nous revient de choisir comment répondre. Nous pouvons réagir comme Hérode, et sombrer dans le trouble et la crainte. Le trouble et la crainte de ceux qui ne comprennent pas que, certes, le Christ est roi, mais qu’il est avant tout roi de justice et de paix, roi de compassion, de salut, de rachat. Le trouble et la crainte de ceux qui ne comprennent pas que leur seule chance de salut est l’accueil de cet enfant inoffensif et vulnérable. Le trouble et la crainte de ceux qui n’ont pas compris que « celui qui donne le Royaume des Cieux, n’enlève point les biens de ce monde. » (« Non eripit mortalia, qui regna dat cælestia », de l’hymne des vêpres pour le temps de Noël à partir de l’Épiphanie) Le trouble et la crainte de ceux qui n’ont pas compris que Dieu n’est pas venu d’abord pour enlever, mais pour donner, et pour donner la vie en abondance. Nous pouvons au contraire réagir comme les Mages. Ayant passé leur vie à scruter les cieux à la recherche du signe de l’Attendu des nations, et malgré leur science et leur âge, ils n’ont pas hésité à se mettre en voyage et à se prosterner humblement devant l’Enfant-Dieu. Ils ont accueilli l’héritage du salut, sur lequel ils ne pouvaient faire valoir aucun mérite, aucun droit de naissance. Ils l’ont reçu par pure grâce, et leur joie a été immense.
Père Giacomo LIPORESI
Diocèse de La Rochelle
2e année de licence en Exégèse